Vraiment le pire moment ?
Lorsque la Bourse enchaîne les plus hauts historiques, un dilemme psychologique majeur se présente à chaque épargnant. D’un côté, une voix intuitive incite à la prudence en conseillant d’attendre une baisse de 10 % ou 15 % pour ne pas « acheter au sommet ». De l’autre côté, une approche plus méthodique préconise de poursuivre ses investissements sans se soucier du niveau du marché.
« On a perdu bien plus d’argent en essayant d’anticiper les corrections qu’en les subissant réellement. » — Peter Lynch
Se demander si l’achat sur des plus hauts historiques constitue une erreur stratégique est une question fondamentale pour la gestion de son patrimoine. Pour y répondre sans céder aux émotions, il convient de dépasser les appréhensions visuelles et d’analyser les données historiques ainsi que les mécanismes fondamentaux des marchés financiers.
L’article complet en vidéo
Le coût caché de l’attente et l’illusion du marché plat
Face à un graphique boursier qui atteint un sommet, le cerveau humain applique un réflexe naturel d’assimilation. Dans la vie quotidienne, personne ne souhaite acquérir un bien ou un billet de transport au moment où son prix affiche un pic absolu. En Bourse, observer des cours au sommet pousse intuitivement à espérer la venue du prochain creux pour effectuer un achat.
Ce raisonnement intuitif masque pourtant deux pièges économiques majeurs :
Le cash drag ou le coût de l’inaction
Conserver du cash sur un compte en attente d’une correction expose ce capital à deux phénomènes d’érosion. Le premier est l’inflation continue. Le second, plus impactant encore sur le long terme, est le manque à gagner lié à l’absence de participation à la croissance des entreprises. Pendant qu’un investisseur attend un repli de 10 %, le marché peut poursuivre sa progression de 15 %, 20 % ou 30 % avant d’amorcer la moindre correction.
L’illusion d’optique du canal horizontal
La tentation d’attendre une baisse repose sur l’image mentale d’un marché évoluant dans un couloir plat, où les cours oscilleraient indéfiniment entre un plafond fixe et un plancher stable. Dans ce scénario théorique, attendre le bas du canal serait parfaitement logique.
Cependant, en observant un graphique boursier sur un horizon de 20 ou 30 ans, la réalité des marchés apparaît clairement : le canal boursier n’est pas horizontal, il évolue le long d’une diagonale ascendante séculaire. Cette pente de long terme est portée par l’expansion économique globale, l’innovation technologique, la hausse de la population et l’augmentation des bénéfices des sociétés cotées.
Sur une diagonale montante, les plus hauts d’hier deviennent fréquemment les points bas de demain. Un sommet historique qui paraissait excessivement cher il y a deux décennies semble aujourd’hui dérisoire au regard de l’évolution ultérieure des cours. Attendre un retour du marché sur ses anciens niveaux revient très souvent à attendre un train définitivement parti.
Ce que révèlent 50 ans de données boursières
Pour évaluer objectivement l’impact d’un achat effectué au sommet, des sociétés de gestion majeures comme J.P. Morgan Asset Management et Vanguard ont analysé plus de 50 ans de données boursières. Elles ont comparé les performances obtenues selon deux scénarios d’entrée : investir un jour ordinaire (choisi au hasard) ou investir précisément un jour où le marché touchait un plus haut historique.
Voici la comparaison des rendements annuels moyens historiques obtenus selon le point d’entrée :
| Horizon d’investissement | Achat un jour de plus haut historique | Achat un jour ordinaire |
| 1 an | +10,3 % | +10,1 % |
| 3 ans (par an) | +9,2 % | +9,2 % |
| 5 ans (par an) | +9,4 % | +9,4 % |
Source : J.P. Morgan Asset Management
Que l’on mesure le rendement à 1 an, 3 ans ou 5 ans après l’achat, la performance moyenne d’un investissement réalisé au sommet absolu est quasiment identique à celle d’un achat effectué un jour classique. À court terme (à l’horizon d’un an), elle s’avère même statistiquement et légèrement supérieure.
Ce phénomène s’explique par ce que la finance nomme l’effet momentum, ou l’inertie de la hausse. En Bourse, une dynamique haussière puissante a tendance à se poursuivre sous l’impulsion des flux d’achats institutionnels. Le franchissement d’un plus haut historique est d’ailleurs fréquemment considéré par les gérants professionnels comme un signal d’achat technique majeur, marquant la libération d’une nouvelle phase d’expansion. Pour approfondir ces dynamiques d’analyse, il est utile d’apprendre à comment prendre les meilleures décisions en bourse.
Par ailleurs, franchir un record n’a rien d’un événement rare ou anormal. Sur un indice diversifié comme le S&P 500, le marché passe environ 30 % de son temps à son sommet absolu, et près de 40 % additionnels à moins de 5 % de ce sommet. Au total, plus de 70 % du temps, les marchés évoluent au sommet ou à proximité immédiate de leurs plus hauts historiques. Le sommet n’est donc pas une anomalie spéculative, mais l’état le plus fréquent d’un marché en croissance.
L’histoire du pire investisseur du monde
Pour évaluer la résilience d’un portefeuille sur le long terme, il est possible de réaliser une simulation avec un scénario d’entrée particulièrement défavorable. Imaginons un investisseur fictif, prénommé Louis, qui aurait placé l’intégralité de son épargne aux quatre pires moments de l’histoire financière récente, juste avant chaque crash majeur.
Sur une période de 25 ans, Louis investit un total de 40 000 €, découpés en 4 versements de 10 000 € positionnés aux dates suivantes :
- Mars 2000 : 10 000 € investis au sommet absolu de la bulle Internet, juste avant une baisse du marché de plus de 50 %.
- Octobre 2007 : 10 000 € investis au pic précédant la crise des Subprimes, juste avant un effondrement de 55 %.
- Février 2020 : 10 000 € investis au sommet avant le choc sanitaire du Covid-19, suivi d’une baisse rapide de 34 %.
- Janvier 2022 : 10 000 € investis sur le pic précédant le choc d’inflation et la remontée des taux.
Malgré cette série de points d’entrée défavorables, cet investisseur applique une règle stricte : ne jamais céder à la panique et conserver l’intégralité de ses positions sans revendre.
« »Le temps en Bourse est un allié bien plus puissant que la recherche du timing parfait. » — Proverbe boursier
Le bilan chiffré arrêté à la fin de l’année 2025 (sur la base d’un indice MSCI World Total Return en euros) offre le résultat suivant :
- Capital total investi : 40 000 €
- Valeur brute du portefeuille : 116 800 € (soit un gain de +192 % ou +76 800 €)
- Valeur réelle (nette d’inflation) : 89 554 € (soit un gain réel de +123,9 % ou +49 554 €)
Même en ayant sélectionné les quatre pires fenêtres d’achat sur un quart de siècle, le capital nominal de cet investisseur a été multiplié par près de trois. Une fois l’érosion de l’inflation déduite, le gain en pouvoir d’achat réel reste très significatif. La croissance séculaire des entreprises finit par dépasser et effacer les sommets passés pour établir de nouveaux standards de valorisation.
Pourquoi l’attente d’un repli est une stratégie risquée
Pour illustrer le piège lié à l’attente d’une correction (communément appelée le dip), examinons un exemple chiffré simple.
Prenons un marché établi aujourd’hui à un niveau de 100 points, marquant un plus haut historique. Un épargnant estimant ce niveau trop élevé décide de différer son achat jusqu’à l’apparition d’un repli de 10 %.
Toutefois, sous l’effet de sa dynamique haussière, le marché ne corrige pas immédiatement et poursuit sa progression jusqu’à atteindre 130 points. C’est alors qu’intervient la correction tant attendue de 10 %.
Une baisse de 10 % appliquée à un niveau de 130 points ramène le cours à 117 points.
En ayant refusé d’investir au niveau initial de 100 points par crainte d’acheter au sommet, l’investisseur réalise finalement son achat à 117 points pendant la correction. En voulant attendre une remise de 10 %, il achète son actif 17 % plus cher que le jour où le prix lui semblait excessif.
L’attente d’un repli ne s’avère bénéfique que si la baisse survient immédiatement après la décision d’attendre. Or, l’évolution à court terme des marchés demeure imprévisible.
En décembre 1996, Alan Greenspan, alors président de la Réserve fédérale américaine, évoquait publiquement « l’exubérance irrationnelle » des marchés financiers pour mettre en garde contre leur niveau élevé. Les investisseurs ayant liquidé leurs positions ou reporté leurs achats à cette date ont vu le S&P 500 continuer de progresser pendant plus de trois ans, doublant presque de valeur avant de connaître une vraie correction.
« Les marchés peuvent rester irrationnels bien plus longtemps que vous ne pouvez rester patient. » — John Maynard Keynes
Placer une somme importante au sommet : la méthode de l’étalement planifié
Face à une somme d’argent importante à placer alors que la Bourse enregistre des records, l’attitude à adopter varie selon la situation. L’épargnant qui investit chaque mois au fil de ses revenus applique naturellement un lissage. En revanche, la réception d’un capital global (héritage, vente d’un bien, prime) nécessite une approche structurée.
Deux méthodes principales s’affrontent sur le plan théorique :
L’investissement forfaitaire immédiat (Lump Sum)
Cette méthode consiste à placer 100 % du capital disponible en une seule fois. Les données historiques indiquent que l’investissement immédiat surpasse l’investissement étalé dans environ 70 % des cas, en raison de la tendance haussière prédominante des marchés.
L’étalement planifié (Dollar Cost Averaging)
Malgré l’avantage statistique du Lump Sum, la probabilité de 30 % d’assister à une baisse du marché immédiatement après un versement unique représente un risque psychologique élevé pour de nombreux particuliers.
L’étalement planifié offre une solution intermédiaire équilibrée. Le principe consiste à diviser le capital global en tranches égales (par exemple 12 ou 18 mensualités) et à programmer des achats automatiques à dates fixes, indépendamment de l’actualité financière. Vous pouvez consulter notre guide sur les ETF pour choisir les supports indiciels adaptés à cette mise en œuvre.
Cette démarche apporte deux bénéfices clés :
- La fin de la paralysie d’action : L’investisseur entre immédiatement sur le marché dès la première tranche, évitant ainsi de rester bloqué dans l’attente passive.
- La gestion du risque psychologique : Si le marché poursuit sa hausse, une fraction du capital en profite déjà. Si le marché corrige durant la période d’étalement, les versements suivants permettent de racheter des titres à un prix moyen plus avantageux.
Piloter son patrimoine existant grâce au tunnel d’allocation
Pour le patrimoine déjà investi en Bourse au moment où les indices atteignent des sommets, la gestion ne doit pas reposer sur des arbitrages radicaux guidés par l’anticipation d’un krach. Liquider l’ensemble de ses positions sous prétexte que le marché a progressé revient à spéculer sur l’orientation à court terme des cours.
La méthode la plus adaptée pour sécuriser ses acquis sans couper son moteur de croissance consiste à mettre en place une allocation tactique au sein d’un tunnel d’allocation.
Prenons l’exemple d’un investisseur dont l’allocation patrimoniale cible est définie à 60 % en actions et 40 % en actifs sécurisés (fonds en euros, livrets, obligations à court terme). Pour optimiser la gestion de ce portefeuille, il peut instaurer une plage de tolérance, par exemple un tunnel d’exposition actions allant de 50 % à 70 %.
Le fonctionnement de l’allocation par tunnel :
- En phase de marché dépressif (après une baisse sévère) : L’investisseur peut porter tactiquement sa poche actions vers le haut du tunnel (70 %) pour profiter de prix d’actifs décotés.
- En phase de plus hauts historiques prolongés (surchauffe perçue) : L’investisseur ramène progressivement sa poche actions vers le bas du tunnel (50 %).
Cette réallocation permet d’extérioriser une partie des gains réalisés durant la hausse et de recharger les poches sécurisées du patrimoine. Ces liquidités conservées au chaud seront disponibles pour être réinvesties lorsque les marchés offriront des valorisations plus basses. Pour déterminer la répartition d’enveloppes la plus adaptée à votre situation, vous pouvez lire notre guide sur le choix du compte.
Synthèse : les 4 règles d’or pour investir sur les plus hauts
Pour aborder les sommets boursiers de manière méthodique et sereine, l’action de l’investisseur peut se résumer en quatre principes de gestion :
- La tendance séculaire prime sur le timing : Sur le long terme, la croissance fondamentale des entreprises et des économies efface l’impact des points d’entrée imparfaits.
- Prendre garde au piège de l’attente du creux : Vouloir systématiquement attendre un repli de 10 % peut conduire à acheter plus cher plus tard en raison de l’inertie de la hausse.
- Appliquer l’étalement planifié sur un nouveau capital : Diviser l’entrée d’une somme importante sur 12 à 18 mois permet de neutraliser le stress du timing et le risque de regret.
- Piloter le portefeuille existant par tunnels d’allocation : Réajuster la voilure de 5 % à 10 % au sommet permet de sécuriser des gains tout en conservant son exposition à la croissance future.
En adoptant ces règles, le niveau d’indice ne constitue plus une source de blocage décisionnel, mais un simple paramètre pris en compte dans le pilotage de son patrimoine. Si vous souhaitez structurer vos flux d’épargne et vos objectifs de long terme, vous pouvez également découvrir la stratégie pour devenir semi-rentier.
Passez à l’action avec B.A.-BA Bourse !
- Inscrivez-vous aux B.A.-BA TIPS : Rejoignez notre lettre d’information mensuelle pour recevoir des conseils stratégiques clairs, sans jargon, et piloter vos investissements en toute sérénité.
- Simulez votre autonomie financière : Calculez le capital requis pour vos projets de vie en accédant dès aujourd’hui à notre Simulateur Semi-Rentier offert.